SI je veux je peux etre C....

Publié le par caf

 LE MASCULIN – FEMININ EN ESCALADE

 

 

 

 

A partir d'une approche historique, on tentera de montrer la forte liaison existante entre le modèle masculin/féminin, historiquement défini et les formes de pénétration dans la nature valorisées. La géographie des corps sexués se calquerait ainsi sur la géographie des espaces naturels, prédisposant l'individu vers certaines sensibilités écologiques.

Pour comprendre les manières dont les grimpeurs investissent la nature et escaladent les espaces verticaux, diverses analyses sociologiques sont envisageables. Dans le cadre de cette communication, il s’agira de montrer qu’il existe un modèle sexué des pratiques d’escalade1 qui selon les périodes historiques se concrétise par une "forme" particulière de grimper et par une manière bien spécifique de se représenter la nature. Pour expliquer cette réalité, on cherchera à décrypter les figures de l’imaginaire et les modèles de progression, historiquement valorisées.

L’idée que nous soutenons est la suivante : l’escalade moderne – les années 1800-1975 – serait globalement une grimpe phallique et masculine par opposition à l’escalade post-moderne – à partir des années 1975 – qui s’inscrit par bien des points dans une logique orgiastique et qui peut métaphoriquement se figurer – surtout dans les années 1980-1990 – comme étant une grimpe clitoridienne et féminine. En allant plus loin, on cherchera à montrer que le modèle sexué des pratiques d’escalade est en profonde correspondance avec le modèle sexué défini par la société, tant au niveau du rapport masculin-féminin qu’au niveau des relations sexuelles, légitimement valorisées.

 

 

 

Le modèle du corps sexué dans la société moderne

Au regard de l’histoire, l’époque moderne est fortement teintée de masculinité et de phallocratie. La femme, considérée comme "le sexe faible", est pensée comme étant l’inférieur de l’homme. Sa relation avec celui-ci s’inscrit dans bien des cas sous le registre de la soumission au niveau social et de la passivité au niveau sexuel. Sous couvert de moralisme, de valeurs judéo-chrétiennes et de métaphysique (Rapport Simon, 1972), on recommande à l’homme de prendre ses distances avec la jouissance éphémère des corps. A cette époque, le principe utilitaire de l’acte – la procréation – est valorisé, c’est à dire tout ce qui va dans le sens du devoir-être et de la maîtrise de soi. La femme impulsive, libidinale, terrienne, imaginative et menstruelle est pensée dans la pratique et dans l’imaginaire comme étant un danger pour l’homme et pour la société. C’est un élément dangereux et antagoniste, proche de la contre-société, du sabbat et de l’ombre. Elle ne peut être un partenaire, à l’égal de l’homme. Elle ne peut représenter que l’Autre, la différence, à vaincre, à mettre à distance et à dominer...

De fait, le modèle masculin légitime est construit – en partie – autour de cette opposition. L’individu doit apprendre à dominer ses instincts, à s’éloigner des tentations de la chair et des choses sensibles. En référence aux valeurs bourgeoises dominantes, il doit chercher à se rapprocher de la pureté (céleste) et de la verticalité en prenant ses distances avec les bassesses terrestres... Bref, c’est la logique de la sublimation des instincts qui domine par la distance prise avec le plaisir : on promulgue les valeurs du travail, de l’effort et du projet (Enriquez, 1983) contre celles de la jouissance immédiate, de l’éphémère, du paraître et de l’instant. Toute l’éducation des corps est donc tournée vers ce modèle de la droiture et du contrôle de soi et autour de cette idée de corps redressé (Vigarello, 1985). On privilégie le froid/au chaud, l’habit/au dénuement, l’air pur/à l’air vicié, le naturel/à l’artificiel, la masculinité visible/à la féminité mystérieuse et du paraître, l’homme/à l’enfant1...

Enfin, dans le modèle érotique dominant, c’est le "coït vagino-pénien" – celui de l’homme soulagé – qui est valorisé éloignant toutes les pratiques se rapprochant d’un orgasme sensuel, proche de la confusion des sexes. Dans cette logique du devoir-être, toutes fantaisies, tous bidouillages, tactilités et jeux des corps sont condamnés. Seules, la droiture phallique, la rigidité, la cuirasse musculaire et la sublimation des pulsions se présentent comme des attitudes correctes...

Ces oppositions entre le masculin et le féminin, propres à l’époque moderne, participent à la construction de l’identité masculine. Elles façonnent l’ensemble des rapports au corps, aux objets et à l’espace que l’individu incorpore comme manière de faire corps avec soi, avec les hommes, contre les femmes et avec son univers socio-culturel. Et en suivant Bourdieu (1984), on peut présenter quelques schèmes sexués de la modernité. Ceux-ci définissent une géographie corporelle "structurée" comme code canalisant les énergies vers le dedans ou le dehors, le haut ou le bas, la ligne ou la courbe, le chaud ou le froid...

 

 

 

 

 

 

L’alpinisme moderne, une symbolique ascensionnelle

En étudiant les nombreux écrits d’alpinistes, un certain nombre d’enseignements peut être retiré sur les représentations sociales de la montagne de cette époque. Celle-ci est bien souvent perçue comme un espace vertical à vaincre, à dominer, à conquérir et à affronter. La symbolique ascensionnelle, propre à un "régime diurne des images" (Durand, 1992) est fortement valorisée quand l’ascension est pensée sous une forme prométhéenne, initiatique et moralisatrice. On retrouve ainsi ce processus de "regressum ad utérum" décrit par Eliade (1988, p. 105-106) lorsque l’ascension du ventre de la montagne – de son ombre et de ses fentes – symbolise un rituel initiatique; symbolique ascensionnelle aussi lorsque cette montée vers le sommet est pensée comme un processus permettant d’atteindre la lumière céleste et le monde des "vrais" hommes. De fait, cette figure de l’imaginaire propre au modernisme est une symbolique sexuée à partir du moment où les images de domination sur la nature, de sommet, d’ascension héroïque, de haute-montagne et d’hommes en lutte (style militaire) sont fortement valorisées. L’alpiniste classique apprend ainsi par la montagne à construire son identité masculine, distante de celle des femmes et de celle des enfants :

Sur un plan sportif, l’alpinisme est vécu comme une coupure avec le monde féminin; en effet, peu de femmes ont participé à la conquête des sommets. Exclues ou non désirées dans les clubs alpins et considérées comme le sexe faible, peu nombreuses sont celles qui ont arpenté la montagne "à l'égal de l'homme". Les propos des alpinistes sont à ce titre tout à fait éclairants sur la perception ......

Dans la continuité de ces propos, il est possible de penser que l’alpiniste projette sur la montagne fantasmes sexués de la modernité. Par l’alpinisme, il a la possibilité de vivre le viol, l’inceste et l’adultère. Une occasion lui est ainsi donnée d’exprimer ses pulsions dionysiaques sur un espace sexué (la montagne-femme, la montagne-fille, la montagne-amante,...) dans l’ombre de la Loi et de la civilisation des bonnes moeurs.

L’approche géographique des espaces de grimpe au niveau imaginaire se révèle aussi intéressante. Selle modèle de la sexualité dominante et en fonction des formes de rapport maternel à l’enfant valorisées, des liaisons particulières se créent entre l’imaginaire de la nature projetée et les formes d’engagement rocheux valorisées. Une psychologie et une géographie de la matière (sexuée) seraient perceptibles, propre à chaque époque et à chaque style de pratique. Elles prédisposeraient le grimpeur vers certains types d’investissements corporels selon la symbolique sexuée des lieux. Les espaces d'escalade peuvent bien souvent se décliner en fonction de leur connotation érotique : la falaise (prise isolement) symboliserait un signe terrestre – de la terre à la terre (figure du carré) – par opposition à la montagne – de la terre au ciel (figure du triangle). Rappelons que bien souvent la montagne dans les images classiques d'alpinisme prend la forme d'un phallus1.... De même, dans une paroi alpine comme dans une falaise, on peut différencier les zones vaginales (dièdres, fissures, cheminées, lignes de faiblesse, laminoirs) des zones clitoridiennes (dalles, bidouillage dans les trous, plans inclinés, "blocs", dévers, grimpe au bord de l'eau,...).

Quelle signification historique peut-on alors donner à cette déclinaison géographique des espaces rocheux ? Au temps de l’alpinisme (1800-1970), l’habitus moderne baigne dans une constellation symbolique archétypale où l’imaginaire du corps se projette bien spécifiquement sur la géographie rocheuse; à cette époque, on privilégie fortement les espaces de grimpe à fortes connotations masculines et les zones vaginales de la paroi. Une loi (symbolique) hiérarchise les espaces de pratiques : seule, la pratique alpine (la montagne et ses éperons rocheux, ses pics, ses dièdres, ses gendarmes, ses arêtes sommitales,...) et les espaces de conquête sont valorisés au sein de la communauté des grimpeurs modernes. Les autres lieux sont perçus en tant que sites mineurs, sites insignifiants ou en tant qu’école d’escalade1.

Mais, il n’y a pas d’invariants autour de la symbolique sexuée des espaces rocheux. Il est alors intéressant de montrer combien de par la configuration historique, la post-modernité déstabilisant le modèle classique est profondément féminine, dionysiaque et baroque.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vers un nouveau modèle de progression

De par le poids du matériel, du sac et des vêtements, l’escalade moderne est profondément liée à une forme de progression énergétique et musculaire caractérisée par la lourdeur et la lenteur. C’est une grimpe de la droiture où domine un rapport frontal, technique et distal à l’objet : l’usage de chaussures rigides et du piolet-ancre, le pitonnage et l’artificiel imposent à l’alpiniste une approche frontale, statique et droite où l’on grimpe à l’intérieur du petit cylindre du corps. De fait, l’alpiniste dans son rapport kinesthésique au rocher s’inscrit dans une démarche masculine (coincement, opposition, techniques, force, endurance, renfougne,...), auréolée d’une symbolique ascensionnelle (la conquête des sommets).

Aujourd’hui, l’usage des chaussons et de la ballerine transforment totalement le rapport masculin/féminin au rocher. L’horizontalité des mouvements, la féminité des positions, les torsions de la colonne vertébrale (la logique de la courbe) et les mouvements glissés induisent bien une transgression du schéma "verticalisant" initial. Eloignée de la grimpe en chaussures rigides sur les pointes avant et distante de l’image du corps rigide et vertical dominant l’élément, l’escalade post-moderne épouse des structures "féminoïdes" interactives et proximales. La multiplication des gestes féminins et ludiques ("lolotte", derviche, pied-main, crochetage de talon, la glace interactive et gestuelle,...) introduit l’escalade dans un imaginaire et une pratique de la courbe. Et en reprenant la terminologie de Badinter (1992), on dira qu’il s’est produit une transformation de la "vertébrure" qui bouleverse les schèmes d’appréhension des espaces de pratique.

De même, les défis d’Escoffier, de Messner, de Profit et de Gouvy sont plus proches du coup de main des partisans que des principes et méthodes militaires adoptés classiquement par les alpinistes. Le modèle de la guérilla a semble-t-il remplacé dans les années 80 celui de l’attaque frontale, en nombre et en force de l’époque moderne. Un autre modèle, fait de légèreté, de fluidité et de souplesse d’action, imprègne ainsi petit à petit les mentalités et bouleverse les modes d’approches des voies en montagne...

Mais, ne peut-on pas "pousser" l’analyse encore plus loin ? La progression en légèreté maximale, les bidouillages rocheux, les placements subtiles du bassin (les fameux "tortillages du cul"), l’ouverture du bassin (position féminine), l’usage de coinceurs, la fluidité des "pas" et la pratique sur "dalles à pédé" (propre à la nouvelle grimpe) marquent le passage entre une escalade phallique et profonde (de la renfougne humide) à une escalade clitoridienne (de surface), à bien des égards féminine. Ainsi, si "le corps et les gestes sont le ressort caché et la clé pour comprendre l’imaginaire de l’espace" (Bozonnet, 1992), alors il faut bien se faire à l’idée que la constellation symbolique qui structurait les modes de rapport corps-espaces grimpables, à l’époque classique, a été pour une bonne part transformée aujourd’hui, vers un autre régime d’images, proche d’un "régime nocturne1" (Durand,1992) et fantastique.

D’autres éléments viennent conforter cette idée : l’escalade dans les grottes ou sur des murs personnalisés chez soi ("le cocooning grimpant dans le nouveau temple de l’escalade"2) en sont un exemple. La pratique en falaise sans risque (sur-équipement) plutôt à l’ombre qu’à la lumière, plutôt le soir que le matin, en est un autre. La tendance orgiastique avec la nature, la paroi et l’espace qui s’exprime au travers le vitalisme et le ludisme écologique va aussi dans ce sens. Le retour des imaginaires nietzschéens, la force exprimée par la figure de Frankenstein (Corneloup, 1991), l’attrait du périphérique, la valorisation de nouveaux modèles de jeux en nature (style "la course aux trésors", les jeux de rôles en nature et autres défis) et le mysticisme qui s’affirme, annoncent bien ce renversement des régimes imaginaires ou leur confusion. Loin du dualisme cartésien et de la symbolique classique, attachés à un régime diurne des images, l’époque actuelle tend vers un polythéisme des valeurs éloignant de bien loin l’idée d’un mythologème dominant. La multiplication des formes et des styles de pratique ouvre l’escalade vers la logique du multiple. Et on pourrait ajouter, en suivant Durand (1992) que la prise en considération du corps est le symptôme du changement de régime imaginaire. De nombreux signes en annoncent l’arrivée : la vogue au ludisme, à l’hédonisme et à l’éclate telle qu’elle apparaît dans les revues estivales et les médias spécialisés de plein air illustre bien ce phénomène que l’on peut tenter d’expliquer et de comprendre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La transgression de la Loi alpine

En référence aux pratiques, aux discours et aux images valorisées aujourd’hui, on peut penser que la jouissance des corps et l’écologisme se substituent aujourd’hui au moralisme et à l’héroïsme des anciens; ceux qui savaient dominer la nature, maîtriser leur corps et valoriser la morale de l’effort. Une transgression peut ainsi être observée entre ceux qui valorisaient l’engagement en montagne (comme seule pratique légitime) et la lutte contre la pesanteur et ceux qui aujourd’hui se contentent "de voler" sur les spits (points d’ancrage) – sans prise de risques –, répondant à cette logique ludique de l’ilynx (vertige) narcissique. La pratique en falaise, en falaise-montagne, sur bloc et sur mur urbain s’inscrit alors dans un processus de "père-version" comme volonté de prendre des distances avec la loi du Père1 (la loi alpine). Par réaction à la symbolique ascensionnelle, à la morale et au modèle du modernisme, la grimpe des années 80 donne le primat à la vie2, à la gestuelle, au ludisme, à l’esthétisme, au corps et au réseau (la tribu sur le club).

De fait, la nouvelle grimpe valorise la culture de la bande (et celle du réseau) évoquant cet attrait pour la figure de Peter Pan : dans les groupes restreints, contrairement au club (structure paternelle où le surmoi et le moi sont fortement présents), la dissolution des instances de contrôle permet de vivre dans le monde de l’illusion à la recherche d’une forme harmonieuse là où l’image maternelle domine, là où les états affectifs archaïques peuvent resurgir... En suivant Anzieu, on dira que dans les petites structures informelles, ce sont les pulsions de vie3 qui dominent, attachées à l’expression des puissances narcissiques et fantasmatiques (Anzieu, 1973, p. 101). Une sociabilité plus infantile, archaïque et pulsionnelle est ainsi perceptible.

Sous un autre angle, l’onanisme de grimpe, cette pratique de l’explosion performante sur de courts passages, est encore un exemple de cette transgression. Cette pratique de "l’instant", adolescente par bien des points, construite autour de cette idée de "coïtus réservatus" et attachée à cette volupté de la contention, est dégustée avec raffinement par les amoureux de la couenne (petites falaises) et les joueurs de blocs...

Enfin, cette culture du défi et de l’extrême ordalique, le besoin obsessionnel de performances, l’overdose de grimpe comme fuite social ou encore les multiples mises en scène théâtrales (compétitions, spectacles des falaises entre tribus, photos narcissiques, films vidéo,...) qui émergent ici ou là annoncent bien la montée d’un fort vitalisme qui prend racine dans le corps social de l’escalade. On grimpe pour se procurer des sensations vertigineuses comme rituel se suffisant à lui-même ou pour s’offrir en spectacle. On est alors bien loin des références à l’alpinisme classique, cette figure emblématique du modernisme...

Au travers ces quelques exemples, on perçoit combien les modèles de progression et les schèmes imaginaires se sont transformés au cours de ces dernières années annonçant un renversement du modèle masculin-féminin. Tous ces faits nous confortent dans l’idée qu’un imaginaire dionysiaque imprègne de plus en plus l’époque actuelle.

 

 

 

 

 

 

Le temps de dionysos

l’objet-grimpe

dans tous les sens et sous toutes les formes : l’interactivité gestuelle, l’errance en paroi ou en montagne, la place d’importance prise par l’escalade féminine (cette tendance à l’hermaphrodisme), la combinaison des styles de pratique, le tribalisme de grimpe, le goût aux enchaînements, le brassage des pratiques d’escalade avec d’autres, le mixage des sports dans les espaces touristiques (au Club Med, dans les stations de montagne, dans les clubs fitness,...), les flux multiples des images d’escalade au sein de tous les médias (revues, TV, publicités, Fort Boyard,...) en sont quelques exemples. On retrouve là un élément-clé de l’orgiasme que nous décrit Maffesoli (1985) lorsque l’UN (l’alpinisme) est remplacé par le multiple (multiplication des modalités de pratique), l’organique (combinaison des espaces de grimpe) et le confusionnel dans une circulation infinie...

Les multiples parcours dans la nature – ce ludisme à tout vent –, que les nouveaux aventuriers réalisent sous des formes diverses (canyoning, VTT, para-pente, escalade,...), les images envoûtantes et esthétiques d’Ushuaïa, les fêtes locales autour de l’escalade, la violence des engagements en grimpe, l’ilynx narcissique1, l’ilynx écologique2 l’écologie mystique3 constituent là encore un ensemble de faits, en rupture. Ils introduisent les pratiques d’escalade dans le temps de dionysos, ce dieu de l’extase, de l’errance, de l’érotisme écologique4, du tragique et du débridement pulsionnel Le corps et l’imaginaire retrouvent alors une place d’importance5 et en reprenant la terminologie de Philippe Jarreau (1993, p. 23), on dira qu’en escalade la génération des années 80 se faufile dans les interstices de la nature verticale (la montagne périphérique) en valorisant les zones situées traditionnellement dans l’ombre de la société6.

Bref, on voit là s’affirmer une inversion de la symbolique des pratiques d’escalade qui imprègne de plus en plus les habitus et les représentations des grimpeurs. Les oppositions historiques fortement marquées entre le masculin et le féminin se brouillent aujourd’hui en de multiples correspondances annonçant ce temps du présent, du baroque et du fragment.

Sous un autre angle, dans la lecture des jeux de rôles entre les grimpeurs et les grimpeuses, il faut noter la place d’importance prise par les femmes dans la dynamique actuelle de l’escalade. Le temps de l’héroïsme masculin semble bien loin lorsque les chevaliers de l’alpe entre en concurrence avec les danseuses de la verticale : la danse-escalade, les exploits de Destivelle dans les Alpes ou ceux de L. Hill au Yosémite, les défis de Janin, la masculinité de certaines grimpeuses ou leur arrogance (R. Erbersfield), le jeu – presque – égal des femmes en compétition (ex. L. Hill), la starification de Patissier, la féminisation des gestuelles, l’augmentation – toutefois encore limitée – du nombre des grimpeuses1 constituent un ensemble de faits qui viennent bouleverser le contrat social et symbolique sur lequel était fondé l’escalade. Sans doute, il faut aussi noter la montée des couples de grimpeurs (phénomène d’importance2) et la profonde pénétration du modèle féminin dans les manières de grimper. La femme, en tant que grimpeuse, s’inspire d’autres modèles de progression et fait référence à d’autres figures de l’imaginaire, plus proche de la courbe que de la ligne droite :

 

 

 

Et, en écoutant des grimpeurs parler de leur pratique, dépassant en cela les propos de Sylviane Tavernier, on peut observer la montée d’un modèle plus féminin d’approche de la montagne et des espaces de grimpe, comme si le discours des grimpeurs se féminisait... Dans le même registre, la féminisation des styles vestimentaires, l’importance de l’esthétisme et du paraître, l’assouplissement des corps, le végétarisme, le style "cool" sont quelques signes révélant ce féminisme ambiant.

De même, au regard de l’événement médiatique, il apparaît que ce sont les femmes qui imposent petit à petit leur modèle stylistique et leurs valeurs : ce sont elles qui font bien souvent la une des médias et qui investissent de plus en plus les publicités. Ce sont elles qui transgressent le plus la Loi alpine (ex. Tavernier, comme femme-guide, la montée des femmes diplômés d’escalade, Mauduit ou Destivelle en tant que star dominante de l’alpinisme ou de l’himalayisme des années 90,...).

Tous ces faits annoncent bien une redéfinition du rapport masculin-féminin dans les pratiques de l’escalade. Sans nul doute, au regard de cette approche, il apparaît qu’une "crise" identitaire est perceptible au sein du petit monde des grimpeurs. La supériorité des hommes sur les femmes n’est plus aussi évidente qu’autrefois. La définition de l’escalade légitime sur le sens à donner au grimper s’ouvre sur de multiples connotations féminines. Ainsi, loin des références solennelles, masculines, sérieuses et nécrologiques de l’alpinisme classique, le mouvement de la grimpe des années 80, tout en couleur, attaché à cette ambiance de fête, de passion, de débordement, de sentiments et d’hymne à la nature nous invite à d’autres lectures sur le rapport entre le masculin et le féminin pour comprendre toute la dynamique des jeux de grimpe et toute la fantaisie des figures de l’imaginaire en vogue...

Mais il est un fait que cette montée du féminisme dans les années 80 n’a pas été sans provoquer des réactions violentes dans les années 90 : une réappropriation masculine des espaces de grimpe et de la montagne (verte, énergétique, authentique et aérienne) est par exemple perceptible; des hédonistes convaincus retrouvent le goût des sommets et de l’effort; des oppositions stylistiques plus marquées apparaissent entre grimpeurs autour de la définition de l’escalade légitime : certains se moquent des efféminés en collant pendant que d’autres critiquent les adeptes de la moulinette et des "dalles à pédés"; une nouvelle masculinité alpine séduit (Gabarrou, Lafaille, l’équipe fédérale des alpinistes,...); la tendance à la pratique du dévers et des toits redonne de l’importance à la puissance masculine; le Club Alpin Français prend position pour une pratique engagée; "Grimper", la nouvelle revue d’escalade "affiche" une arrogance d’un nouveau genre... Bref, la percée du féminisme dans les années 80 ouvrant le chemin à de nouvelles rhétoriques verticales se "heurte" aujourd’hui à l’émergence d’une nouvelle masculinité. De ce mouvement, une dynamique "masculin/féminin" plus interactive ou plus combinatoire en ressort. Elle alimente ainsi de plus en plus les styles de grimpe dans un décor des plus baroques redonnant par là-même du vitalisme à une pratique qui en avait bien besoin.

Enfin, en observant de nouveau, les modèles identitaires et les relations entre les hommes et les femmes au sein de la société, on peut là-aussi observer des changements vers plus de féminité, vers un prolongement des adolescences et vers une redéfinition des identités masculines et féminines (hygiène, mode vestimentaire, modèle du corps, valeurs hédonistes, tâches domestiques, loisirs, travail, éducation des enfants,...) orientée vers une dynamique sexuée plus interactive. Certains parlent même d’une crise des sexes et des identités sexuées ! De même, au regard des études sur la sexualité des Français, une évolution des rapports sexuels se serait produite vers plus de violence, une recrudescence des viols et une tendance dionysiaque, fortement marquée : le goût à l’hédonisme, l’augmentation du nombre de partenaires, la circulation des couples, l’importance accordée aux caresses et à la jouissance (Mendras, 1992, p. 137-138) annoncent bien ce temps de l’orgiasme et du multiple comme si le microcosme (le petit monde de la grimpe) reproduisait les mêmes schémas d’évolution que ceux du macrocosme (la société)1.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

il y aura interrogation après les vacances...

serieux ... il faut lire jusqu'au bout...ça répondra à plein de vos questions..

jeanyves....et encore reconditionné pas mes soins...

 

 

 

 

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Publié dans pensées diverses

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F
Je suis sur que tu vas exploser ton BR. <br /> Tout comme moi avec les extraits du livre blanc.
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M
long mais intéressant finalement, je voyais pas la grimpe comme ça!!!
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