THEORIE PAS MISE EN PRATIQUE
L'escalade contemporaine : goût du risque ou passion de la... lecture ?
L'alpiniste est, dans notre imaginaire, une des figures de l'aventurier moderne . Les chemins qui mènent vers ses conquêtes sont semés d'embûches et d'obstacles qu'il doit surmonter au péril de sa vie. Non pas que son entreprise soit en elle-même hasardeuse mais parce que la " Nature ", dans laquelle elle se déroule, ne se laisse pas maîtriser sans aléas. Aujourd'hui, une bonne partie des personnes qui pratiquent l'escalade ne sont plus des alpinistes. Leurs terrains de jeu ne se situent plus dans les montagnes, beaucoup d'entre eux n'y sont jamais allé et ne le désirent pas, mais sur les falaises et les structures artificielles d'escalade (S.A.E.) qui ont été équipées dans les villes et leurs proximités. Cette activité, connue sous l'appellation " escalade libre ", ne doit plus rien au hasard. Les grimpeurs ont, dans une large part, opté pour une approche rationnelle de la performance. Leur entraînement est géré grâce aux connaissances actuelles de la bio-mécanique et de la physique de l'effort, et leur style de vie n'ignore rien des apports de la diététique et des techniques de gestion du corps sportif. En devenant une discipline sportive et en rationalisant les formes de pratique qui permettent de s'inscrire dans le système de la compétition normée et réglée (championnat de France, d'Europe, du Monde et volonté de participer aux Jeux Olympiques), l'escalade s'est éloignée des dimensions aventureuses de l'alpinisme. Le grimpeur ne met plus sa vie en jeu et ne prend plus de risques dans le franchissement des obstacles qui le menaient, naguère, vers l'inconnu des cimes inexplorées. Ce rejet de la prise de risque, bien qu'il soit explicite, aussi bien de la part des grimpeurs que des institutions qui ont en charge le développement de cette activité , n'est perçu ni par le grand public ni par les chercheurs en sciences humaines qui persistent à considérer les grimpeurs comme des aventuriers de l'ère moderne qui donnent du sens à leur vie en la risquant dans des pratiques plus ou moins suicidaires . Or, s'il ne paraît pas im-pertinent de considérer l'existence de l'aventure en escalade libre, il semble qu'elle ne réside pas où on l'y attend. I) Les risques de l'escalade Pour beaucoup, il est évident que l'escalade est une activité risquée. Dans un article sur l'évolution des pratiques sportives contemporaines, Jean-Michel Normand et Acacio Pereira résument cette évidence. Nous assistons selon eux à une " vogue spectaculaire des sports de " l'extrême " " parmi lesquels figure en bonne place l'escalade. Cette activité, expliquent-ils permettrait, comme le saut à l'élastique, le surf des neiges, le ski hors piste ou encore le raid-nature, de vivre des émotions fortes basées sur la peur ressentie dans ces pratiques. Les médias n'hésitent pas à se faire la caisse de résonance du bon sens commun. Pour eux, l'équation est simple, lorsqu'une activité met en scène des sensations basées sur la peur c'est que les protagonistes trouvent, au moins pour part, des significations de leurs pratiques dans la prise de risque. Cette même équation est le point de départ d'un certain nombre d'analyses des pratiques sportives contemporaines qui toutes incluent l'escalade dans les activités physiques qui puisent leur signification sociale dans la prise de risques . Or, cette relation entre la peur et le risque n'est pas pertinente en ce qui concerne la plus large part des pratiques en escalade telles qu'elles se sont développées ces dernières années depuis que l'escalade libre s'est autonomisée de l'alpinisme. En effet, l'observation des pratiques sur les falaises et sur les murs artificiels d'escalade, ainsi que la prise en compte des discours des grimpeurs eux-mêmes montrent à quel point le risque est refusé. Francis, grimpe régulièrement en falaise et dit à ce propos ": En falaise l'équipement est en place, il est testé, il est solide. On ne risque rien. S'il y avait des risques je grimperais pas. "
A contrario, Paul précise la différence avec l'alpinisme : " Tu fais de l'alpinisme à partir du moment où il y a un objectif qui est la réalisation d'un sommet... Mais en plus, il y a une notion d'engagement, une notion de risque qui est franchement importante ". ce qui fait dire à François, un des dix meilleurs grimpeurs mondiaux dans les années 1980 : " Moi, tu me feras pas mettre les pieds en montagne, c'est trop dangereu x". Ces quelques témoignages ne sont qu'une indication stéréotypale des positions des grimpeurs vis-à-vis du risque dans leur pratique quotidienne. Nous sommes loin, ici, de la doxa des médias qui affirment sous la plume d'Acacio Pereira que, malgré les risques : " La motivation de base est la même pour tous ceux -
skateboarders, […] base-jumpers ou grimpeurs...- qui partagent le goût des sensations fortes et poursuivent un
but commun : vivre tout de suite le bonheur qu'on leur promet pour demain ". Pour ma part, j'ai montré, dans un précédent article que ce refus du risque est un point nodal qui permet de parler d'autonomisation de l'escalade libre par rapport à l'alpinisme. Celle-ci est basée sur des logiques d'affrontement avec la nature dans lesquels les risques sont fondamentaux (risques liés au mauvais temps, aux chutes de pierres, aux avalanches, à la très haute altitude, à l'éloignement, à l'équipement défectueux , etc.). En escalade libre, à l'inverse, tout est fait pour que ces risques n'existent pas. Les falaises sont purgées de leurs blocs branlants, leur équipement est soumis à des directives fédérales , celui des murs d'escalade est soumis à des normes AFNOR , le vieillissement des points d'assurance fait l'objet de multiples attentions et est régulièrement renouvelé, etc. Ces distinctions sont fondamentales pour percevoir à quel point l'aventure en escalade libre diffère de celle de l'alpinisme. En alpinisme, elle est contenu dans la mise en péril du corps qui affronte les dangers de la montagne. En escalade, parce que les grimpeurs ont opté pour une sécurisation de leur pratique, elle est ailleurs. Cela signifie qu'aujourd'hui le terme générique " escalade " englobe des pratiques à ce point distinctes qu'on ne peut plus les analyser de façon globale. On ne peut plus, en effet, appréhender au travers d'un même axe théorique (la sociologie des pratiques à risque) d'une part les pratiques de " solo intégral ", le " terrain d'aventure " et l'alpinisme, d'autre part l'escalade libre pratiquée sur des falaises sécurisées et sur les structures artificielles qui, elles aussi, répondent à des normes drastiques d'utilisation. Les trois premiers types d'activités semblent bien être imprégnées d'une logique ordalique fondée sur les émotions ressenties dans les jeux avec le risque pour lesquelles une sociologies des pratiques à risque reste pertinente. L'escalade libre ne s'inscrit pas dans cette logique. Il est donc nécessaire de construire de nouveaux axes théoriques pour en comprendre les fondements. Ce n'est pas le but de cet article. La distinction opérée ici a pour seul but de montrer que s'il réside de l'aventure en escalade libre, elle n'est pas contenue dans la mise en péril du grimpeur. De plus, cela nous permet de nous interroger sur les ressorts de l'aventure lorsque le risque n'est pas de la partie. Contrairement à ce qu'affirme Jankélévitch , peut-il y avoir de l'aventure dans une activité sans risque et sans jeu avec la mort ? 2) L'aventure : à voir.... Répondre de façon péremptoire, oui ou non, à cette question ne semble pas très important et à la limite n'est pas du ressort d'une analyse sociologique. La notion d'aventure est plus chargée de jugement affectifs, qu'on la juge positivement ou négativement, que d'une dimension heuristique. Par contre, analyser les pratiques d'escalade contemporaines en s'interrogeant sur leurs rapports avec les catégories de l'inconnu, de l'imprévu ou de l'inattendu, toutes au fondement de l'aventure, permet de prendre en compte sa complexité. Au moment où l'escalade s'inscrit dans un processus de routinisation sportive, se construisent des formes de pratiques qui s'inscrivent dans un rapport aventureux à l'espace et au temps . A priori, parler d'inconnu et d'imprévu en ce qui concerne l'escalade sur des falaises entièrement répertoriées, toutes fichées et encartées pourrait-on dire puisqu'il existe pour chacune d'elle un topo-guide décrivant le moindre itinéraire, est une gageure. Pourtant c'est bien à l'intérieur de ce cadre que les grimpeurs ont construit une modalité de pratique qui met en scène l'inattendu. C'est le " A vue ". Il existe plusieurs modalités de pratique en escalade qui toutes servent à caractériser, quantifier, valider la performance et à graduer le mérite de chaque grimpeur. Il s'agit, de la moins valorisée à la plus valorisée : du " chantier ou après travail ", " peu d'essai ", " 1er essai ", " flash ", et du " à vue ". Le chantier consiste à travailler une voie, jour après jour, en intégrant petit à petit chaque mouvement jusqu'à les enchaîner d'une seule traite. Ceci peut durer des mois et des mois. C'est la modalité la plus décriée et la moins valorisée par les grimpeurs car, en gros comme le dit Marc : " Tu sais, tout le monde est capable de réussir une voie très dure. Il suffit d'y passer du temps ". Le premier essai, comme son nom ne l'indique pas, est le deuxième passage dans la voie. Le grimpeur est allé une première fois dans la voie, il ne l'a pas réalisée, et s'il la réussit lors de son deuxième passage, il peut dire l'avoir réalisée au 1er essai. La catégorie de " peu d'essai " joue sur le nombre de passage ratés avant l'ascension. Ils peuvent être au nombre de deux, trois, quatre ou cinq mais rarement plus car ensuite commence la catégorie du " travail ". Grimper " flash ", c'est réaliser une voie, sans la connaître, au premier passage, mais en disposant d'indications sur l'itinéraire pendant son ascension, ce qui facilite sa réalisation. Grimper " à vue " consiste à découvrir une voie pour la première fois et réussir son ascension sans indication. C'est la modalité la plus valorisée en escalade qui génère la plus grande reconnaissance de la part des grimpeurs. Ces différentes modalités servent à établir, implicitement ou explicitement, un classement des grimpeurs entre eux. C'est pourquoi, sur le terrain, on entend sans cesse des jugements du type : U" ntel, il est très fort mais il fait tout après travail. A vue, il est nu"l . Ou à l'inverse : " Lui, je le connais. Il fait 8a+ à vue [sous-entendu : il est très fort] ". De la même façon, il n'est pas rare, lorsqu'un grimpeur s'engage dans une voie difficile, que petit à petit un attroupement se fasse au pied de la voie dès que chacun sait qu'il est " à vue ". La même chose se produit rarement lorsque la personne tente la même voie depuis des mois. Le travail et la répétition sont les ingrédients qui séparent la modalité du " à vue " des autres. Du " premier essai " à la mise en place d'un " chantier ", les modalités mesurent un ancrage dans un temps routinier fait de
contraintes et de labeur ; 1er essai, 2eme essai...., 1ere répétition, 2eme répétition... Le " à vue ", au contraire,
mesure l'événement qui, comme le précise Le Breton, renvoie à " adventura " racine latine du terme " aventure
". Comme événement il s'inscrit dans la trame temporelle de l'instant dans laquelle il est un coup, une bravade
et un pied de nez aux laborieux qui cheminent dans le sérieux de la durée. Cette modalité permet de gratifier le
grimpeur rapide et adroit, habile et rusé, qui dépasse les obstacles et l'imprévu de l'inconnu alors qu'elle
dévalorise le grimpeur besogneux. Lorsqu'ils parlent de leurs pratiques les grimpeurs se situent sur cette
échelle. Régis dit à ce propos : " Moi je travaille pas les voies, j'essaye de faire des voies que je connais pas. Enfin j'aime pas bien travailler les voies ". Pierre précise : " Moi j'ai privilégié l'escalade à vue. C'est-à-dire que j'ai jamais travaillé de voie. Alors il y a des voies que j'ai réussi au 4eme, 5eme essai, rarement plus parce que après ça me gave et j'insiste pas. Y a un truc, un terme qui m'a toujours fait sourire, c'est... les grimpeurs quand ils disent : "alors, t'as quoi comme chantier actuellement ?". "Pour moi le travail c'est quelque chose de chiant, donc travailler une voie.... ". En même temps que le travail, c'est la linéarité du quotidien et sa routine qui, comme dans la recherche aventureuse , sont rejetés. Ce refus du quotidien pousse les grimpeurs vers l'incertitude contenue dans le " à vue ". C" e que je recherche, dit Marc, c'est d'arriver au pied d'une voie sans rien en connaître. Tu sais pas exactement où tu vas, tu sais pas le style de prises, les difficultés que tu vas rencontrer. Ca a rien à voir avec une voie que tu connais prise par prise. C'est pas le même plaisir ". " La différence avec le " à vue ", précise Bruno, c'est que tu connais pas, tu sais pas où tu mets les pieds et tu peux pas prévoir. Tu dois tout mettre en oeuvre, tu dois t'adapter très vite, lire très vite ". Parce que l'enjeu est de taille. La première fois est aussi la dernière fois. En effet, lorsqu'un grimpeur va pour la première fois dans une voie il sait que s'il la rate il entre de plein pied dans la première catégorie du travail, le " premier essai ". Ensuite, il ne sait pas où s'arrêtera cette lente descente. Dès lors, des stratégies sont mises en place afin de gérer un stock de voies plus ou moins important selon son niveau. Il faut faire des réserves d'inconnu. Thierry l'explique ainsi : " Dans les falaises que je fréquente souvent, je vais pas dans toutes les voies. Je connais pas mal de voies, ça doit représenter à peu près la moitié du potentiel de la falaise. Et le reste, ben c'est une réserve pour quand je saurais les faire quoi (rire). Y a des voies que j'ai pas fait et que je me garde. Que je me garde pour pas avoir, comment dire, tout mangé, quoi. Je me garde une petite réserve, comme ça, de plaisir à faire un jour ". Lorsque la métaphore du " garde manger " colore l'aventure, l'inconnu se stocke. Quelquefois cela demande des efforts et de la renonciation. En effet, les règles du " à vue " sont strictes. Non seulement, il faut ne jamais être allé dans la voie mais aussi n'en avoir aucune connaissance, ni orale, ni visuelle. Marc est très clair à ce niveau : " Des fois y a des gens qui te disent " cette voie je l'ai faite à vue " et je sais très bien qu'il y a deux ans ils l'ont essayé avec moi. Alors je leur dis et ils répondent : " oui, mais je m'en souvenais plus ". C'est pas " à vue " ça. C'est comme regarder. Si tu fais une voie juste après avoir vu quelqu'un dedans, t'es plus à vue parce que si t'as vu la personne hésiter à deux mètres ou à trente mètres, t'as des indications. Tu géreras pas ton effort pareil. Moi, des fois je regarde pas des gens faire une voie pour me la garder " à vue ". Y a des voies où j'irais pas t'assurer pour pas la voir, où je tournerais la tê t"e. Dans le " à vue ", il y a une recherche mythique de la pureté originelle et virginale que même les yeux ne doivent pas déflorer. Le risque, dont parle Jankélévitch, qui selon lui est constitutif de l'aventure, se situe peut-être là. " Si tu pars dans une voie à vue, dit Marc, au bout d'un moment tu peux plus redescendre. Alors faut sortir. Parce que si tu sors pas, tu pourra plus jamais la faire "à vue ". Le risque est celui de la perte. Il y a peu d'inconnu, il ne faut pas le perdre. En opposition avec le chantier qui s'inscrit dans le quotidien du travail, et sa banalité, le " à vue " s'inscrit dans la catégorie de l'irrémédiable, du " plus jamais ". Ici, les jeux avec la mort dont parle Le Breton se transforme avec la mort du jeu. Le risque qu'encourt le grimpeur ne réside pas, paradoxalement, dans les jeux avec la chute, ou dans les situations où il se fait le plus peur, mais dans la perte de l'objet de son désir. L'aventure, s'il en est en escalade aujourd'hui, est donc doublement paradoxale. D'une part parce qu'elle s'inscrit dans une activité qui tend aujourd'hui vers la sécurisation maximale et qui s'incommode du danger. D'autre part parce qu'elle s'inscrit dans une modalité qui n'a de sens que pour les initiés, alors qu'on l'attend dans la mise en scène des aspects les plus spectaculaires de l'escalade contemporaine : les jeux avec la chute et les exploits physiques. Par ailleurs, nous pouvons nous demander si le fait que l'aventure se cache dans la modalité du " à vue " n'est pas un moyen pour les grimpeurs d'inscrire l'escalade libre, en réaction au processus de sportivisation, dans la dimension artistique de l'interprétation et de la métaphore musicale. En effet, comme dans la " lecture à vue " d'une partition pour le musicien, le grimpeur doit faire la preuve de la qualité de son intuition, de sa capacité à lire le rocher avec anticipation (le musicien dissocie la lecture du jeu instrumental. Il joue une mesure pendant qu'il lit la mesure suivante) et de sa virtuosité. Dès lors, il s'agirait pour le grimpeur et pour le musicien de partager une catégorie fondamentale de l'aventure : le désir de se projeter dans l'infini des possibles, de l'inconnu et de l'ineffable .